Hydrocarbures: Les larmes du crépuscule ADAMA GAYE

 

Jamais dans l’histoire humaine une si puissante source de joie ne s’est si vite transformée en vallée inondée de douleurs. L’espoir s’est mué en désillusion. Le cauchemar est encore plus traumatisant que les sombres perspectives qui planent sur les courbes d’une économie nationale en chute libre.
Quel revirement de fortune…A peine 5 ans après les découvertes, confirmées, de quantités commerciales, de pétrole et gaz dans ses entrailles maritimes et terrestres, le Sénégal voit son rêve de devenir un eldorado, un émirat sahélien, une petrogaz-démocratie, fondre comme beurre au soleil.

Voilure
Tout se délite alentour. On sait ainsi que la firme australienne FAR qui était impliquée dans le développement d’un de ses principaux champs pétroliers, celui dit de Sangomar, a décidé de réduire sa voilure sur ce pays désormais trop risqué pour justifier l’ampleur de son engagement initial. Ce revers n’est que le dernier d’une série dont l’un des plus disrupteurs est à venir. Les plus perspicaces le situent dans un horizon immédiat si, plausibles, les tendances backwardation, en retrait, de l’industrie petrogaziere se précisent.
Qui peut, sous un tel rapport, empêcher la multinationale British Petroleum (BP) d’invoquer la clause de la force majeure pour geler ses investissements au Sénégal ? Qui a les moyens de s’opposer à ce qu’elle excipe de celle de la stabilisation pour exiger davantage de faveurs fiscales de la part des deux États co-contractants sur le champ gazier, Grande Tortue, qu’elle opère pour les comptes de la Mauritanie et du Sénégal, selon le format de l’unitization?
BP a beau jeu. Elle est en position de force. Voici un peu plus d’un an, après avoir contenu tant bien que mal le scandale Petrotim, amplifié par la BBC, grâce en partie aux impératifs de redéploiement de son État souverain, du fait de son départ de l’Union européenne, la Major anglaise s’était jouée de ses partenaires etatiques Ouest-africains en leur faisant signer dans la précipitation des préalables, à son avantage, avant de valider sa décision finale d’investissement (DFI).
Tous se souviennent comment elle avait pu alors obtenir, en lui mettant le couteau sous la gorge, le déplacement de Macky Sall à Nouakchott, capitale de la Mauritanie, où il apposa sa signature au bas d’un contrat qui scellait le sort de notre pays.
Il est vrai que Sall n’avait alors la tête qu’à surmonter ses peurs, justifiées, d’une défaite électorale qui se profilait à l’élection présidentielle de février 2019.

Coûts exorbitants
Un an plus tard, maîtresse du jeu, BP est devenue la propriétaire de cette manne gazière. Elle peut s’y asseoir. Jouer la carte de l’attentisme.
Et mieux encore, elle a la latitude de se donner le luxe de se faire rembourser des coûts exorbitants, gold-plated, de ses investissements, en prenant soin de ne rien nous laisser.
Les deux grands projets petrogaziers étaient gagés pour expliquer la boulimie d’endettement qui s’était emparée du régime de Macky Sall. En optimiste Panglossien, rien ne semblait pouvoir le ramener à la raison. Son monde onirique lui faisait croire que le terrain était balisé par les revenus attendus des hydrocarbures pour lui assurer un déploiement en chantant de son plan Sénégal émergent (PSE).
Le réveil n’en a été que plus brutal. Les hydrocarbures ne sont donc plus qu’une source de soucis sans fin. Le pays est financièrement étranglé. Les dettes le criblent. Le coronavirus est venu lui porter une estocade finale. Les grands projets sont à l’arrêt, à l’image d’un TER en faillite avant même que d’avoir embarqué son premier passager. L’Etat, corrompu et crapuleux, y a versé des centaines voire des milliers de milliards, sans qu’il ne siffle une seule fois dans les localités qu’il devait desservir. L’affaire est plus grave parce que non-unique. C’est à perte de vue, notamment dans ce qui devait devenir la ville du futur, Diamniadio, qu’on peut dénombrer les éléphants blancs et autres projets aussi corruptogenes que mal ficelés et non-viables, cadavres nés d’une vision et d’un leadership approximatifs. On attraperait même une torticolis en voulant faire le décompte des symboles d’un gâchis qu’un pouvoir exubérant et infantile croyait pouvoir mettre à son actif rien qu’en s’imaginant avant la lettre à la tête d’un État petrogazier, irrigué par la manne monétisée de ses hydrocarbures.
Maintenant, c’est un ressac puissant qui le ramène sur terre, sur les sables d’une dèche ingérable tandis que ses défenses immunitaires sont démontées par un virus insaisissable.
Spectacle triste. Ses deux joues voient chacune perler des larmes: l’une gazeuse, l’autre pétrolière.
Le Sénégal sait que les vents ont tourné. En sa défaveur. Car en faisant jouer les instruments comptables de l’amortissement et de la dépréciation pour se faire rembourser leurs dépenses en avance, parce qu’elles savent ce que signifie le Time value of money, en faisant un transfert des prix, ses partenaires étrangers ne vont lui laisser que ses larmes comme revenus de ses précieux hydrocarbures.
Le mal est fait. En s’entêtant à ne pas écouter les conseils, maintes fois prodigués ici même, de laisser les ressources là où elles se trouvent dans le sous-sol et dans les profondeurs maritimes, tant que les conditions d’une exploitation judicieuse n’étaient pas réunies sur le sol, Macky Sall et sa cohorte de prétentieux professionnels des hydrocarbures sont tombés dans le piège de leur amateurisme nourri par une insatiable cupidité. Et l’exemple le plus récent, saillant, de cette arrogance destructrice n’a été autre chose que l’entreprise de promotion, pour leur vente, de nouveaux blocs d’hydrocarbures décidée voici un an et confiée, à côté d’un Makhtar CISSE, escroc au long cours, à un camerounais chassé des États-Unis pour crimes certifiés.
Là aussi, le résultat, sous nos yeux justifie les larmes qui coulent encore plus fortement: après avoir fait le tour du monde et dépensé des sommes folles, le road-show sur les hydrocarbures du Sénégal a tourné en eau de boudin. Le spectacle a fermé faute de visiteurs. Les investisseurs flairent les mauvaises destinations. D’autres retirent leurs billes, comme la société Cosmos, à l’origine des découvertes. Tandis que Total, qui se croyait en terre conquise sur le sol d’une des anciennes colonies de sa douce France, sentant le souffre monter, a déclaré une perte sèche sur son champs de Rufisque. Sans doute pour tenter de se replier sur le downstream, l’aval, en escomptant faire main-basse sur la raffinerie nationale du Sénégal, la SAR, que se disputent des malfrats à col blanc…

À l’eau
Résultat des courses, c’est l’hallali total. Tous les plans sont tombés à l’eau! Et même ceux bâtis sur la comète pour réorganiser la société nationale de pétrole (Petrosen) participent de ce vaudeville. Elle est désormais le siège de combats de coqs entre ceux qui sont censés la faire monter en gammes, à l’image des Petronas, Statoil, Pertaminas, Pemex, Sonangol ou Gnpc, entre autres modèles de sociétés nationales d’hydrocarbures ayant su faire ailleurs leur mue qualitative. Que voulez-vous? Entre un beau-père, Homere SECK, pour ne pas le nommer, incapable de s’avoir qu’un baril de pétrole compte 159 litres, qui n’y comprend que dalle, mais se vantant d’être le mari de la mère de l’épouse de Macky Sall et un Manar Sall, promu à la tête d’un Petrosen-aval, en gestation, non pas pour ses connaissances avérées des hydrocarbures, mais parce que sa fille porte le nom de l’impératrice Marieme Faye, il y a une mer de compromissions et de larbinismes illimités.
Ne parlons pas du fayot, Mamadou Faye, directeur général émasculé de la société: il amuse la galerie.
Comme si ces malheurs ne suffisaient pas pour transformer nos hydrocarbures en crépuscule dès l’aube de l’actuel pouvoir de Macky Sall par leur donation à son frère et à son allié en crimes, Frank Timis, la tragédie va plus loin encore.
C’est désormais la transition énergétique du Sénégal qui est en plus à l’article de la mort.
Alors que tant d’autres pays plus prévoyants, y compris ceux du golfe arabo-persique, ont pris une longueur d’avance pour jeter les bases d’un monde aussi bien après-pétrole et après Covid19, le nôtre voit pour sa part les piliers de sa politique énergétique s’effondrer, devenus vermoulus sous l’action d’une corruption et d’une criminalisation dont les proportions sont de portée biblique.
Qui a encore besoin de briefings sur les Makhtar CISSE, Akilee, Pape Demba Biteye, Myrna, Aly Gueye, Thierno Koite, sans oublier Macky Sall, le khalife des voleurs, en embuscade? Dans n’importe quel autre pays, digne de ce nom, cette cohorte de criminels aurait depuis rejoint des cellules carcérales spartiates au lieu d’être laissée à continuer un duel à fleurets mouchetés quand ils ont tous participé au sac d’un fleuron de l’industrie nationale…
Le résultat est terrible. Grâce à eux, et au pouvoir qui les a mis en selle, la malédiction de l’énergie, plus que celle des hydrocarbures seulement, s’est abattue sur le Sénégal. Ils ont joué et nous ont fait perdre.
La calamité est incommensurable. Voilà où mène la conjugaison de l’incompétence et de la criminalité au cœur de la conduite des affaires d’un État. Sa mort plus violente que par le corona. Ce sont des larmes d’hydrocarbures, pas l’apothéose d’un eldorado rêvé, qui s’écoulent doucement sur les joues d’un pays et d’un peuple surpris par la plus ravageuse malédiction de l’histoire humaine.
Par une médiocrité et une cupidité cynique, la boucle est bouclée.
Avant de devenir un État pétro-gazier, le Sénégal est débordé par la volatilité des cours pétroliers, les mutations des marchés gaziers et la domination des spéculateurs boursiers, comme le prouve le cours négatif du marqueur WTI, il y a dix jours.
Il s’est donc enlisé. Sans que son peuple dépouillé de ses richesses les plus phénoménales n’y trouve à redire. Sauf à verser des larmes…

Adama Gaye, Le Caire, 3 Mai 2020